La littérature pour ados dérange… les adultes !

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« Un livre doit être un danger » disait Cioran. Un livre n’a donc rien d’inoffensif. Il peut déranger et c’est bien ce que fait parfois la littérature pour adolescents.

Il est évident qu’une littérature qui s’adresse à un public dont l’identité est imprécise, marche sur des œufs.

Il y a tant de thèmes et de sujets délicats à aborder que certains optent pour la censure. Taire la violence, la peur… éviter les tabous tels que la sexualité, la drogue, l’actualité politique, sociale et bien évidemment la vie affective.

Gudule est une auteure que j’ai découverte en 6ème. Notre professeur principal avait fait le choix, très téméraire je pense, de nous faire découvrir La vie à reculons – un petit livre d’une centaine de pages à peine mais tellement riche d’enseignement. Le sida en était le thème principal. Le héro était un ado, plus âgé que je ne l’étais à l’époque… mais son histoire ne pouvait qu’interpeller la jeune lectrice que j’étais. La sida était à l’époque une problématique à laquelle j’avais été confrontée. Non pas personnellement mais par le biais d’amis adultes qui avaient succombé à la maladie. Ils étaient homosexuels mais j’étais bien trop jeune pour faire le rapprochement. Mes parents ne m’avaient pas expliquée le lien de cause à effet mais ils ne m’avaient pas pour pourtant épargnée. Je savais qu’il s’agissait d’une maladie mortelle… j’avais vu les stigmates physiques qu’elle pouvait engranger. Je savais très bien ce qu’il en était. Mais jamais au grand jamais je n’avais vu le sida comme le fléau de l’homosexualité. Pour moi, il pouvait atteindre tout le monde. Et c’est justement cette vision très juste exprimée par Gudule qui m’avait tant fait apprécier La vie à reculons. Pour une fois, ce sujet tabou me semblait à ma portée, pour une fois j’en comprenais les nombreuses ramifications. Pour une fois, j’avais le sentiment de connaître la vérité.

Là est tout l’enjeu de la littérature pour adolescents : dire la vérité, faire preuve de franchise sans fausse pudeur. Et lorsqu’on s’intéresse aux polémiques relatives à la noirceur de certains romans pour ados, on se rend rapidement compte que les « sujets qui dérangent » gênent principalement les adultes et surtout la représentation qu’ils se font de l’adolescence, des valeurs éthiques mais aussi de la littérature elle-même. L’adulte est visiblement mis en difficulté face à des textes où s’exprime une violence propre à la période adolescence.

Le problème n’est « pas réductible à la dangerosité supposée de la thématique et à l’influence morbide qu’elle pourrait avoir sur les jeunes lecteurs. […] La peur qui nous happe en lisant […] ces histoires nous montre qu’au fond nous n’avons pas oublié qu’il y a quelques années nous avons fréquenté les mêmes abîmes, de près ou de loin… » Annie Rolland, Le péril jeune : des adultes ou des ados, qui la littérature de jeunesse met-elle le plus en péril ?, Citrouille, octobre 2003.

Au final, c’est bien l’effet de certains textes sur les ado que nous avons du mal à mesurer et qui pose problème. Notre regard d’adulte peut parfois être contre-productif et il devient fort délicat d’évaluer l’impact d’un roman sans tabous. Les mots sont parfois forts. Les descriptions violentes. Jusqu’à quel point peuvent-ils s’insinuer dans l’esprit d’un ado et l’influencer ?

Si l’on considère qu’un ado, parce qu’en phase de transition et en recherche d’identité, n’est pas en mesure de faire preuve de discernement, alors oui certains textes peuvent être sujets à caution.

Mais cette vision n’est-elle pas un peu réductrice ? Surtout, n’est-elle pas un peu trop globalisante ?

Cet ado dont nous parlons… qui est-il vraiment ? Quelle est son histoire ? Quelles sont ses difficultés quotidiennes ? Dans quel milieu familial, social grandit-il ? Vous voyez vous aussi la difficulté !

Un roman pour ado, tout autant qu’un roman pour adulte n’aura pas le même effet selon son lecteur. Un livre nous touche personnellement parce que nous y apportons nos propres attributs, notre passé, nos valeurs…

Bref, une lecture est un moment intime qu’il est bien difficile de retranscrire. Même la plus travaillée des critiques littéraires ne saurait exprimer avec exactitude ce qu’un livre nous a réellement procuré.

Voilà pourquoi, je refuse de regarder la littérature pour ados sous le spectre de ses bienfaits ou de sa nocivité. Comme dans beaucoup de réflexion manichéenne de ce type, cette dichotomie n’apporte pas grand chose.

Je préfère voir l’ado dans sa diversité mais surtout les romans pour ados dans leur pluralité. Ce sont les modes de narration, la manière dont sont mis en place les personnages… qui détermineront le degré avec lequel un lecteur s’identifiera à ceux-ci, embrassera ou non le message transmis. C’est dans la construction du texte, la manière dont un auteur aborde des sujets délicats, les mots qu’il utilisera… que la liberté laissée au lecteur d’adhérer ou de prendre de la distance se révélera. En ce sens, les ados ont bel et bien la capacité d’être leurs propres juges sur ce qui est acceptable pour eux ! J’insiste bien sur « pour eux ».

En tant qu’adulte et parent, notre souci est de protéger… Mais sommes nous à mêmes de juger une littérature qui ne nous est pas destinée ?

Cette question pose irrémédiablement une plus grande difficulté : celle d’une littérature destinée aux ados mais écrite par des adultes… Comment les auteurs peuvent-ils percevoir véritablement les adolescents dans leur être le plus profond ? Comment peuvent-ils, avec leurs yeux d’adultes et le souvenir de leur propre adolescence, donner aux ado pleine voix dans leurs romans ?

Peut-être cette problématique fera-t-elle l’objet d’un autre article…

Pour l’heure, je souhaite simplement remercier Gudule (décédée il y a quelques mois seulement à l’âge de 69 ans – le 21 mai 2015)  pour avoir toujours joué la carte de la transparence et qui a mis un point d’honneur à dire la vérité aux adolescents. Son roman La vie à reculons est toujours resté gravé en moi et j’ai conscience de tout ce qu’il m’a apportée dans ma vie d’adolescente mais plus encore dans ma vie d’adulte.

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