La critique ne fait pas le livre !

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En cette période de Concours de Critiques Littéraires, L’Ivre de Lire et Collibris voient affluer les critiques : littérature française, étrangère, polars, BD, essais… Vous nous offrez un panel de lecture et de découverte incroyable !

Chacune de vos chroniques donne une dimension nouvelle au roman « critiqué ». Coup de cœur ou déception, ravissement ou scepticisme, tous les goûts sont dans la nature et c’est bien la beauté de la chose !

Toutes vos critiques m’ont donnée une petite idée… si, si, je vous assure !

Parce que Collibris et L’Ivre de Lire considèrent vos critiques comme tout aussi légitimes et pertinentes que celles des critiques littéraires « professionnels », j’ai décidé de me pencher sur un florilège de livres devenus célèbres alors même que les critiques littéraires de l’époque ou les personnalités influentes dans ce domaine (l’ère d’internet, des réseaux sociaux, de la blogosphère littéraire n’existait pas encore) leur étaient extrêmement négatives !

Comme quoi, la « légitimité » du « critique littéraire » a ses limites ! Et heureusement !

Je vous propose donc de remonter le temps et d’étudier ces petites chroniques qui tenaient souvent en une phrase assassine.

Témoins d’une époque, d’un état d’esprit, d’une façon de vivre et de penser, les critiques de l’époque plaçaient parfois certains auteurs sur le banc des reclus de la littérature.

Pourtant, l’histoire, les évolutions sociales, morales et culturelles leur ont donné tort et des romans assaillis dans le passé sont devenus aujourd’hui de grandes œuvres littéraires !

Un livre encensé aujourd’hui, fera-t-il autant d’admirateurs dans le futur ? Un roman déprécié au XX et XXIème siècle ne sera-il pas mieux considéré dans l’avenir… Parfois, j’aimerais disposer d’une machine à voyager dans le temps, simplement pour voir si des écrits qui font aujourd’hui débat (la rentrée littéraire de janvier et septembre 2015 nous fournit de sacrés exemples !) seront complimentés ou simplement jetés aux oubliettes…

Quoiqu’il en soit, c’est bien la façon dont est déterminée la qualité littéraire d’une oeuvre qui est en question ; comme l’est celle de la légitimité d’un critique littéraire professionnel… A chacun son regard, ais-je envie de dire.

Par souci de clarté, je vais explorer la survivance de livres devenus mondialement célèbres par ordre chronologique.

Hamlet (1603) – Un livre de William Shakespeare

Etre ou ne pas être : là est la question.

Hamlet, un homme hanté par le doute – un questionnement intérieur sur le sens même de l’existence – une interrogation qui nous obsède tous… sauf Voltaire apparemment qui n’était pas franchement emballé par cette pièce. Après tout, « On pourrait croire que cette pièce est l’oeuvre d’un sauvage enivré. » – Voltaire.

Si l’on remet les choses dans leur contexte, il est évident que la tragédie de Hamlet ne correspondait en rien aux règles classiques qui régissaient, à l’époque, le théâtre français. N’oublions pas qu’au XVIIIe siècle, la France est le pays de la raison. En outre, à chaque traduction de Hamlet (Ducis, LeTourneur, Voltaire), la figure même d’Hamlet s’en trouvait modifiée.

En Angleterre, à la même époque, la pièce ne reçoit pas meilleure réception. Ainsi, lorsque Voltaire condamne le mélange des genres tragiques et bouffons, il fait écho aux critiques néo-classiques anglais tels que Rymer, Dennis et Gildon.

Pendant longtemps, les critiques se concentreront sur les défauts de la pièce… faisant ainsi de l’ombre à ses qualités certaines. Seul l’Abbé de Prévost semblait alors s’opposer à la pensée collective.

Il sera ainsi le seul français à parler de « beauté des sentiments » pour définir Hamlet.

Les Hauts de Hurlevent (1847) – Un livre de Emily Brontë

Unique roman de l’auteure, Les Hauts de Hurlevent a profondément choqué les lecteurs à sa sortie en 1847. Des personnages cruels, une mort omniprésente… Le récit défie les conventions morales donnant ainsi du grain à moudre à la critique.

Jugée comme une oeuvre incohérente et confuse dépeignant des personnages « bestiaux » et primitifs, Les Hauts de Hurlevent a même été considéré comme un travail impropre !

La « North British Review » considérait même que  le roman contenait tous les défauts de « Jane Eyre (écrit par sa sœur Charlotte Brontë), multipliés par mille, avec la seule consolation qu’il ne sera pas beaucoup lu  ».

En tout état de cause, Les Hauts de Hurlevent a été sous-estimé en raison de l’éclatant succès de Jane Eyre publié la même année. Surtout, le fait qu’une telle oeuvre ait pu être écrite par une femme a profondément étonné !

Aujourd’hui, le roman est un grand classique de la littérature du XIXème siècle. Partie intégrante de la culture britannique voire même mondiale, il est un ouvrage précurseur du romantisme européen en littérature.

Feuilles d’herbe (1855) – Un livre de Walt Whitman

« Walt Whitman, un Américain, un parmi les durs, un cosmos (…) » ; un esprit cosmique qui semble à première vue bien loin de l’idéal américain.

Cela explique peut-être la verve assassine du London Critic pour qui « Whitman ne s’y connaît pas davantage en art qu’un porc en mathématiques. »

Madame Bovary (1857) – Un livre de Gustave Flaubert

« Monsieur Flaubert n’est pas un écrivain. » – Le Figaro. Il faut dire qu’à l’époque, Madame Bovary a été traduit devant les tribunaux, comme une œuvre immorale. Finalement, l’histoire et les lecteurs l’auront jugée autrement…

Les Fleurs du mal (1857) – Un livre de Charles Baudelaire

Les Fleurs du mal me rappelle mon Bac de français… Comme quoi, plus d’un siècle plus tard, on en parlait encore ! Et on en parlait sérieusement !

Pourtant, Emile Zola était d’un avis différent : « D’ici un siècle, l’histoire de la littérature française ne mentionnera cette oeuvre que comme une simple curiosité. » – Émile Zola.

Gustave Bourdin était allé bien plus loin dans l’édition du 5 juillet 1857 du Figaro : « Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables. »

Quelle leçon tirer de ce cas ? Une leçon que nous connaissons tous : une critique énoncée à l’instant T, dans le contexte social, moral et culturel d’une époque n’est peut-être pas celle la plus à même de juger un livre.

En fin de compte, un livre et son propos ne sauraient finir d’être « critiqués » ! A chaque époque, ses références morales… A chaque époque ses tabous et ses interdits.

Thérèse Raquin (1867) – Un livre de Emile Zola

A croire que Le Figaro prend un malin plaisir à fustiger les écrivains ! Ou peut-être en a-t-il ‘ras le bol’ de ces romanciers trop crus !

En tous cas, Ferragus, connu pour ses articles satiriques, n’y était pas allé de main morte : « Ma curiosité a glissé ces jours-ci dans une flaque de boue et de sang qui s’appelle Thérèse Raquin, et dont l’auteur, M. Zola, passe pour un jeune homme de talent… Ce livre résume trop fidèlement toutes les putridités de la littérature contemporaine pour ne pas soulever un peu de colère. » – dans le Figaro, le 23 janvier 1868.

Une critique qui a la saveur du blâme !

Mais avec un pseudonyme pareil, pouvait-il en être autrement :

Fera = animal sauvage,
Ferrea = bêche, outil tranchant,
Ferreus = de fer, inhumain.

De nos jours, la représentation d’une sexualité brute sinon brutale ne fait plus de Thérère Raquin une « littérature putride ». Elle fait de lui un roman naturaliste, une oeuvre expérimentale.

Je vous invite, si vous le souhaitez, à lire l’intégralité de la critique de Ferragus ainsi que la réponse d’Emile Zola au Firago en cliquant ICI.

Anna Karénine (1877) – Un livre de Léon Tolstoï

Considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature, Anna Karénine a été considéré comme « De la camelote sentimentale […] montrez moi une seule page qui contienne une idée. » – Le courrier d’Odessa.

Alcools (1913) – Un livre de Guillaume Apollinaire

La critique de Georges Duhamel à Alcools… Je ne suis pas prête de l’oublier. Pourquoi me direz-vous ? Ce n’est pas tant le fait d’avoir comparé Alcools à  une « boutique de brocanteur » qui se rappelle à ma mémoire, c’est plutôt un sujet d’invention sur lequel j’ai du plancher en 1er Littéraire : écrire une lettre argumentative à Duhamel en guise de réponse à sa critique – critique dont voici la teneur :

« Rien ne fait plus penser à une boutique de brocanteur que ce recueil de vers publié par M. Guillaume Apollinaire sous un titre à la fois simple et mystérieux: Alcools. Je dis : boutique de brocanteur, parce qu’il est venu échouer dans ce taudis une foule d’objets hétéroclites dont certains ont de la valeur, mais dont aucun n’est le produit de l’industrie du marchand même. C’est bien là une des caractéristiques de la brocante : elle revend, elle ne fabrique pas… Une truculente et étourdissante variété tient lieu d’art, dans l’assemblage des objets. C’est à peine si, par les trous d’une chasuble miteuse, on perçoit le regard ironique et candide du marchand, qui tient à la fois du juif levantin, de l’Américain du Sud, de gentilhomme polonais et du facchino. » – Georges Duhamel, Mercure de France, 16 juin 1913.

Si l’exercice vous tente, vous pouvez vous aussi tenter de répondre à Georges Duhamel… un petit conseil, étudiez l’effet produit par le mélange d’images glanées dans l’actualité et d’images héritées du passé, vous y trouverez l’argumentation nécessaire pour démontrer que cet assemblage d’éléments apparemment « hétéroclite » est profondément riche !

A la recherche du temps perdu – Du côté de chez Swann (1913) – Un livre de Marcel Proust

La Nouvelle Revue Française dirigée par Gaston Gallimard ayant refusé de publier Du côté de chez Swann en 1913, ce premier tome sera publié à compte d’auteur chez Grasset. Déjà, la bataille entre éditeurs faisait rage.

André Gide, figure majeure du comité éditorial de la NRF considérait ce roman comme un livre snob ; Henri Ghéon est allé plus loin en le comparant à « une œuvre de loisir dans la plus pleine acception du terme ».

Quant à Jacques Rivière, rédacteur en chef de la NRF, il s’en voudrait « de vous présenter ce livre comme un chef-d’oeuvre. Je tiens même, tant je crains la désillusion qu’il pourrait vous donner, à insister d’abord sur ses défauts. Il est encore plus mal composé qu’aucun des livres de Larbaud. Il est divisé en trois parties inégales, dans la première l’auteur accumule pêle-mêle un tas de souvenirs d’enfance […]. Le style d’autre part est lourd et surchargé. Chaque phrase, si l’on en fait l’analyse, se révèle parfaitement correcte;mais elle porte tant d’incidentes, elle est si curieusement imbriquée, qu’il est presque impossible d’embrasser d’une seule lecture tous les rapports qu’elle contient. »

L’oeuvre de Marcel Proust est rapidement défendue par Jean Cocteau ou encore Lucien Daudet obligeant ainsi André Gide a reconnaître son erreur et même à implorer Proust de rejoindre la NRF ! Sacré retournement de situation !

Ulysse (1920) – Un livre de James Joyce

Une oeuvre littéraire qui a très tôt divisée le milieu.

« J’ai fini Ulysse et je pense que c’est un ratage. Du génie, certes, mais de la moins belle eau. Le livre est diffus et bourbeux ; prétentieux et vulgaire (…) Je ne puis m’empêcher de penser à quelque galopin d’école primaire, plein d’esprit et de dons, mais tellement sûr de lui, tellement égoïste qu’il perd toute mesure, devient extravagant, poseur, braillard et si mal élevé qu’il consterne les gens bien disposés à son égard et ennuie sans plus ceux qui ne le sont pas. » – Virginia Woolf dans Le Journal d’un écrivain.

Jorge Luis Borges mettait en garde, en 1925, contre l’opacité du texte, reconnaissant ne l’avoir «pratiqué que par fragments».

Depuis, les défenseurs d’Ulysse (Valéry Larbaud) ont fait entendre leur voix et ont écrasé leurs adversaires. Ulysse s’est alors imposée, dans l’esprit du grand public, comme une oeuvre majeure du XXème siècle. Mais, comme beaucoup de grands classiques, Ulysse est considérée comme une oeuvre difficile et si pénible que presque plus personne ne s’essaie à la lire du début jusqu’à la fin !

Gatsby le magnifique (1925) – Un livre de F. Scott Fitzgerald

Gatsby le magnifique, interprété divinement par Robert Redford en 1974 et nettement moins brillamment par Leonardo Di Caprio en 2013 avait reçu, à l’époque de sa publication, une réception froide… voire même terriblement glaciale !

« Ce qui n’a jamais été vivant a évidemment du mal à continuer à vivre. Ce sera donc le livre d’une seule saison… » – New York Herald Tribune.

Seuls 24 000 exemplaires furent vendus jusqu’à la mort de l’auteur en 1940…

Rééditée une seconde fois en 1936, le succès n’était toujours pas au rendez-vous.  Il faudra attendre les années 1950 pour que l’oeuvre trouve enfin son lectorat.

Comme quoi, le directeur littéraire des Editions Charles Scribners’ Sons – Maxwell Perkin – avait bien raison d’écrire à Fitzgerald en 1925 « que sitôt le tumulte et les vociférations de la foule des critiques et des échotiers apaisés, Gatsby le Magnifique s’imposera comme un livre tout à fait extraordinaire. Peut-être n’est-il pas parfait ! Mais mener à la perfection le talent d’un cheval somnolent est une chose, et c’en est une autre de maîtriser le talent d’un jeune et sauvage pur-sang. » (Correspondance entre F. Scott Fitzgerald et Max Perkins. F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, Le Livre de poche, p. 233)

Je ne poursuivrais pas plus loin l’étude de ces grands classiques conspués à leur époque, exaltés à la nôtre.

Le panel qui vous a été présenté est, je pense, très représentatif de ces auteurs en avance sur leur temps ou simplement mal compris de leurs contemporains.

Plus encore, il soulève une question majeure qui restera sans réponse : comment peut-on réellement déterminer la qualité littéraire d’une oeuvre ?

Un livre est une histoire de goût, d’état d’esprit, d’âge… Bref une histoire personnelle à inscrire dans l’histoire des hommes.

Voilà pourquoi, vos critiques littéraires sont autant légitimes que celles des « pro » !

Et quelque chose me dit que l’industrie du livre l’a bien compris…

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